BIRÉLI LAGRÈNE, GIPSY PROJECT
MOVE

Commencer sa carrière internationale vers l'âge de douze ans, en endossant d'entrée la réputation d'être le Mozart du jazz manouche ce n'est sûrement pas facile. Être qualifié de nouveau Django c'est très lourd, d'autres ne s'en seraient pas remis. Avec sa prodigieuse technique, Biréli Lagrène aurait pu se cantonner sa vie durant à diffuser le message du génie manouche. D'autres l'ont fait et personne n'y a trouvé à redire. Biréli aurait pu rejoindre le peloton des folkloristes, de ceux qui ont arrêté l'art de Django à une certaine époque et ne sont même pas allés aussi loin que leur maître. Mais chez Biréli, l'évasion est une seconde nature : enfant du voyage, fils du vent, il a su échapper à un rôle convenu d'avance.

Le répertoire de Django Reinhardt, Biréli a su le servir avec une fraîcheur indiscutable, se l'accaparer avec légèreté ou s'en écarter avec la même aisance. Au fil des ans, le petit Biréli est passé au grand Lagrène - quelle carrure, en effet ! -, sans perdre de son sourire ni de sa spontanéité. Plutôt que de rester seul sur le devant de la scène, il a toujours su multiplier les rencontres, rechercher la compagnie d'autres guitar heroes : John McLaughlin, Paco de Lucia, Larry Coryell, Al di Meola ,Christian Escoudé, etc. Mais, là encore, le piège aurait pu se refermer sur lui : la musique n'est pas une compétition et il le sait bien. Guitariste, il est toujours à l'écoute des autres instruments.


GIPSY PROJECT
Biréli Lagrène – guitare
Hono Winterstein – guitare
Diego Imbert – contrebasse
Franck Wolf – saxophones
OCTOBRE 2004
(Dreyfus Jazz/Sony)

L'art de Lagrène est passé au XXIe siècle avec un parfait naturel, il a su unir la beauté fiévreuse d'une tradition, celle que symbolisent aujourd'hui ses deux fidèles accompagnateurs (le guitariste Hono Winterstein et le contrebassiste Diego Imbert) et que traduisit tout récemment encore l'album "Gipsy Project" et dont on connaît aujourd'hui le prolongement avec "Move", avec l'apport plutôt inattendu, en tout cas assez rare, d'un saxophone dans un tel univers. Dès les premières mesures du premier thème, Un certain je ne sais quoi , le ton est donné : allègre avec un soupçon de blues. Bientôt l'alliage sonore se fait mystérieux et mélancolique (mélodie au crépuscule). On l'aura compris, ce disque est conçu comme un véritable programme, il nous entraîne avec un allant communicatif (le fringuant Hungaria) et sollicite plus ou moins directement l'univers de Django, à travers ses compositions : Mélodie au crépuscule, Hungaria, déjà cités, mais aussi Troublant boléro, à la beauté tranquille, l'inévitable Nuages, ici enveloppé du mystère des volutes du saxophone; Danse norvégienne, transformée en une chorégraphie à la lenteur hypnotique, voire Clair de lune de Joseph Kosma que Django enregistra jadis. On trouve encore dans ce disque deux standards du jazz, le swinguant Cherokee et This Can't Be Love, ainsi que Move, classique du bebop, délicatement exposé à l'unisson. Ajoutons, bien entendu, des compositions du cru : deux de la plume de Biréli : Place du Tertre, terriblement west coast (entre Neal Hefti et Zoot Sims) et Jadis, énigmatique et onirique à souhait. Un thème doucement vespéral qui vient conclure cette odyssée, laissant parler la guitare, seule. Les autres compositions appartiennent aux partenaires de Lagrène. Un certain je ne sais quoi de Diego Imbert, le lestérien Victor de Franck Wolf et l'entraînant Mimosa de Hono Winterstein.

Au bout du compte, à la fin du voyage, on aura traversé les paysages musicaux avec le sentiment de n'avoir jamais entendu une note de trop, aucun effet de manche, rien d'autre qu'une histoire en quatorze épisodes qui parlent au coeur. Une histoire pleine de rêves et de nostalgie, de tendresse et de délicatesse, sans aucun bruit ni fureur. Sans jamais sacrifier à la mode, quelle qu'elle soit, Biréli sait toujours nous réserver des surprises et la rencontre avec le saxophone de Franck Wolf n'est pas la moindre. Elle renvoie à de trop rares expériences intimistes dans le jazz, où l'association guitare-saxophone prit une dimension particulièrement envoûtante, notamment celle de Johnny Smith avec Stan Getz, Zoot Sims et Paul Quinichette, de Stan Getz avec Jimmy Raney, de Zoot Sims avec Joe Pass. Décidément la filiation est lointaine, elle en est d'autant plus précieuse.

Toujours occupé à susciter de nouvelles expériences, à découvrir de nouveaux paysages, Biréli Lagrène a su garder à l'univers de Django toute sa fraîcheur poétique et il a également retenu de l'univers du maître la leçon du risque, de l'aventure, de l'expérimentation, sans jamais oublier l'amour du son.

François Billard (co-auteur avec Alain Antonietto de Django Reinhardt, Rhythmes futurs )

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