JOHN McLAUGHLIN - REMEMBER SHAKTI
Saturday Night in Bombay

Un samedi soir sur la terre

Shakti, en sanskrit, c'est littéralement l'énergie. Ou plutôt la version féminine de l'énergie divine. Comme toujours s'agissant d'hindouisme, le concept n'est pas mince, et l'on ne se risquera pas à se lancer dans de plus amples analyses. Il suffit de songer à l'épaisseur du Mahabharata ou du Ramayana, les deux épopées sur lesquelles s'appuient depuis plusieurs millénaires toute la civilisation, tous les arts classiques, voire populaires, en Inde. Sans parler des nombreuses variations que peut subir chaque terme selon le contexte. Shakti, c'est donc cela, c'est donc bien plus que cela, au même titre que la moindre note d'un rag relève d'un sens caché, aussi profond que les mudra sacrés, ces signes de la main qui s'inspirent des textes védiques.
Shakti, en musique, c'est aussi une histoire d'énergie, une histoire entre deux hommes, une rencontre entre deux traditions, le jazz ô combien profane et la musique classique indienne terriblement sacrée. Au tournant de la fin des années 60, John McLaughlin croise la route de Zakir Hussain. Le guitariste britannique vient d'obtenir ses diplômes à l'Université Miles Davis, le tablaïste indien a été à bonne école, celle de son illustre pair, Allarakha Khan, et au-delà à la gharana de Maihar. Le premier va bientôt incarner le renouveau du jazz, tendance fusion, le second commence à se faire un prénom, à l'heure des grands départs vers l'Inde. Au centre, ils ont en commun un sens raffiné de l'improvisation. Dès le milieu des années 70, ils sont à l'initiative d'un premier disque, bientôt suivi de deux autres avant de partir pour de nouvelles aventures.

La suite se joue à la fin des années 90, quand ils décident de se remettre en scène ensemble. Une tournée à l'occasion des commémorations fêtant le demi-siècle d'indépendance de l'Inde accouchera d'un sublime double album, "Remember Shakti". Cela ne s'oublie pas. Depuis "The Believer" est venu rejoindre une discographie désormais fournie, toujours sujette aux nouvelles forces de propositions.
Trente ans plus tard, Shakti est donc de retour, en pleine vague tandoori qui fait mettre l'Inde à toutes les sauces, même les moins piquantes. Ne pas tout confondre : Shakti n'a rien du dernier avatar kitsch comme seule l'industrie du disque sait en produire. Remember Shakti, c'est un salon de musiques ouvert à tous ceux qui veulent bien tendre l'oreille. C'est encore et toujours de cela dont il est question : d'improvisation autour d'un mode pas commode, d'une mélodie bien choisie, d'un rythme décliné à l'infini. Ou plutôt de variations, d'oscillations. La nuance fait sens quand on sait l'importance du thème tant dans le jazz que dans la musique classique indienne. D'autant que la rhétorique de Shakti ne cesse d'évoluer depuis ses débuts. En 1975, ils étaient quatre à célébrer cette fusion des styles, hindoustani, jazz mais aussi carnatique, la musique du Sud de l'Inde incarnée par le ghatam de TH Vinayakram et le violon de L Shankar. Depuis, de nouveaux invités, synonymes d'idées inédites, sont venus peuplés cet univers singulier, mais multiple. Avec à chaque fois, une autre version du mariage, une vision originale de cet indo-jazz que tant d'autres ont galvaudé. Il faut dire que les personnalités conviées font figures de référence. Il y eut le gourou de la flûte bansuri Hariprasad Chaurasia. Il y a pour ce disque Debashish Bhattacharya, le pape de la slide guitare à la mode hindoustanie et Shivkumar Sharma, le maharaja du santour, le grand instrument à cordes frappées hérité de la tradition perse. Entre autres invités. Entre-temps, deux nouveaux venus ont intégré la formation de base : le réformateur de la mandoline U Shrinivas et V.Selvaganesh, l'expert de la kanjeera, une toute petite percussion capable des meilleurs effets.


(CD Verve 0141642 2)
Juin 2001

John McLaughlin, guitar
Zakir Hussain, tabla
U.Shrinivas, mandolin
V.Selvaganesh, kanjira, ghatam, mridangam

Invités :
Shankar Mahadevan, vocal
Debashish Bhattacharya, Hindustani slide guitar
Sivamani, drums & percussion
Bhavani Shankar, dholak & pakhawaj
Roshan Ali, dholak
Aziz, dholak
Taufiq Qureshi, def, dafli & percussion
Shiv Kumar Sharma, santur
A.K Pallanivel, tavil

Tous, invités ponctuels ou membres permanents, sont au diapason de cette rencontre au sommet, de ces Himalaya où l'enjeu n'est plus que le jeu, où virtuosité sait toujours rimer avec sensualité. Ainsi sur "Luki", le premier thème qui ouvre le bal, le chanteur Shankar Mahadevan suit de la voix les accents de la guitare et de la mandoline en une frénésie rythmique qui n'est pas sans évoquer les tals propres à la musique indienne. Il en est de même sur le plus long "Giriraj Sudha", écrit par le Madrassi U.Shrinivas, où les tablas montent la voix d'un quart de ton. Ainsi "Shringar", le morceau de choix composé par Shivkumar Sharma, s'enfonce progressivement dans les méandres d'une méditation onirique, pour près d'une demi-heure où les cordes sensibles de la guitare déclinent en de longs motifs les incroyables dérivations du santour, ponctués avec délicatesse des tablas et du kanjeera. Et que dire du final, "Bell'Alla" paraphé de la main de Zakir Hussain, où le fakir des tablas associé aux kanjeera, ghatam et mridangam met son doigté au service d'un trio de cordes sensibles, qui n'est pas sans convoquer de bons souvenirs à John McLaughlin.
D'ailleurs, ce n'est pas tout à fait un hasard si ce disque se baptise "Saturday Night in Bombay", comme il y eut en 1978 un samedi soir à San Francisco. En 2000, cette fièvre-là saluait le temps de deux concerts la fin d'une tournée mondiale. Pour l'occasion, le quartet de base s'était donc renforcé d'une kyrielle de musiciens indiens, pour un festival de musique au pluriel, avec ce qu'il faut de rythmes, de percussions venues du Nord et du Sud, tavil, dholak, def, dafli et pakhawaj. De même, le choix de Bombay comme port d'attache n'est pas tout à fait innocent. Avec ses bientôt vingt millions de résidents plus ou moins permanents, la cité installée au pied de la mer d'Oman est un impressionnant centre urbain, chaotique et paradoxal, le foyer d'une intense activité économique où les moins que rien côtoient des yuppies en sari. Mais la vaste mégalopole est le théâtre du renouveau de la société indienne, à l'image des icônes en tout genre que déverse Bollywood. Et surtout, un simple coup d'œil sur une carte vous montre que la capitale du Maharashtra est le point d'intersection entre Nord et Sud, un point de rencontre que ne pouvaient manquer d'honorer John McLaughlin et Zakir Hussain. C'est donc là, devant une foule d'anciens initiés ou de nouveaux convertis, que les deux amis de plus de trente ans ont refermé ce nouveau chapitre de leur formidable union, après un tour de la planète musique qui les avait fait dériver et délirer des mois durant, de continent en continent.

Jacques Denis

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