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Se
souvenir de Shakti, c'est se remémorer les glorieuses années
70, celles des rencontres du troisième type, en tout genre. Et
c'est dans ces perspectives, à la suite des premiers effets de
mode qui invitèrent certains à croiser leurs destinées
et idées, que John McLaughlin eut l'envie, le besoin, de voir plus
loin.
Après les essais initiés par Miles, le guitariste anglais
devenu entre-temps disciple de Sri Shinmoy venait d'enregistrer avec le
Mahavishnu Orchestra. La suite logique de ces tentatives de fusion entre
jazz et système indien était de partir plus avant à
la rencontre de ce monde de musiques, d'aller sur le terrain de cette
vaste tradition.
John McLaughlin enregistrera trois disques
entre 1975 et 1977, trois témoignages de ce que fut Shakti : "
L'intelligence, la beauté et la puissance. " Durant ce voyage
initiatique, c'est lui, le Britannique, qui permit de réunir une
fois n'est pas coutume les deux traditions qui peuplent le Sous-continent,
le style hindoustani d'Inde du Nord et la musique carnatique plus au Sud.
Pour ce faire, il fallait croire en la force de la musique, en son pouvoir
de séduction au-delà des a priori, de balayer d'un accord
de guitare, d'un coup de poignet bien senti, la poussière des idées
toutes faites. John McLaughlin s'est totalement investi et avec lui Zakir
Hussain, le fils du formidable Allarakha, lui-même virtuose des
tablas, lui-même innovateur par nature, lui-même curieux des
choses de ce monde, un ami de longue date rencontré à New
York, par hasard, qui devint son compagnon comme par enchantement. Parce
qu'il ne pouvait en être autrement. Avec eux, le violon de L. Shankar
et le joueur de ghatam T.H. Vinayakram. Avec eux, la rencontre prit date,
et le cours de l'histoire en fut changé.
Depuis, chacun a développé de son côté les
formules concoctées ensemble, tous s'invitèrent le temps
d'un disque, d'un concert, personne n'a oublié cet âge d'or.
Mais plus jamais on entendit résonner cette alchimie. Jusqu'à
l'automne 1997, lors d'une tournée pour commémorer le cinquantenaire
de l'indépendance de l'Inde, qui réunit les anciens partenaires,
excepté L. Shankar remplacé par Hariprasad Chaurasia, un
ancien invité du Mahavishnu, le virtuose de la flûte bansuri,
un maître de musique tout bonnement. De ces quelques concerts, un
disque garde les traces émouvantes et bien vivantes. De ce "Remember
Shakti" est née une nouvelle tournée, une nouvelle
envie de toucher du doigt cette communion d'avant la world music, cette
musique métisse loin des simples effets de mode, de manche, cette
fusion sans confusion avec laquelle le Britannique peut trouver matière
à de nouvelles idées. John McLaughlin a replongé
dans ce bain de jouvence, dans cet océan de subtilités.
De
nouveaux venus ont remplacé les grands anciens. U.Shrinivas, un
natif du Sud qui s'est fait reconnaître à Madras, avant de
partir à la conquête du monde avec sa mandoline, un instrument
inédit dans la musique carnatique, une espèce de guitare
électrique dont il a su tirer tous les bénéfices
selon la grille de lecture imposée par les rags, dont il a su tirer
parti pour explorer d'autres possibilités qui lui étaient
suggérées, tour à tour véloce ou alangui,
tout en rythmes ou plus mélodique. L'autre jeune homme est un ami
de la famille, le fils de T.H. Vinayakram, avec lequel il collabore en
compagnie de Zakir Hussain. Au-delà de cette tradition ancestrale,
son grand-père était aussi un artiste loué, Selvaganesh
affirme une personnalité à la hauteur de l'enjeu, affiche
un jeu tout à fait unique, reprenant le ghatam, cette cruche percussive
dont son père demeure la référence pour longtemps,
le mridangam, une autre percussion du Sud de l'Inde, et plus encore le
kanjira, un simple petit tambourin avec lequel il multiplie les figures
rythmiques, dans les aigus puis plus grave, montée en puissance
frénétique ou descente toute en suggestion, jamais académique,
la plupart du temps au service des autres, effacé mais efficace.
Ces deux-là ont gagné leur place aux côtés
des deux maîtres d'uvre, apportant dans leurs bagages des
développements inédits, inouïs.
C'est donc ainsi qu'il faut prêter
oreille et attention à ce nouvel album, le bien nommé "The
Believer" pour celui qui y a cru tout autant qu'il a crû. On
y recouvre tout ce qui a fait le charme de la première formule,
on en revient plus au format de la version originelle, à savoir
l'union de deux hommes dans les cordes et deux esprits frappeurs.
Quatre fortes personnalités au service de la seule musique. On
les retrouve le temps d'une récente tournée qui a vu le
quartette parcourir le monde. On y prend le temps, parce que la musique
dont les thèmes sont inspirés exige cette distance, cet
effort. On y entend d'anciennes ou de plus récentes compositions
de John McLaughlin, à l'image de l'emblématique "Lotus
Feet", un classique qui se joue des modes, qui déjoue les
chausse-trappes de la mode. Pour réaliser la boucle parfaite, Zakir
Hussain offre une composition "Ma No Pa", l'occasion de découvrir
des trésors rythmiques sur une courte ligne mélodique, et
U. Shrinivas lègue un "Maya" comme gage de sa sincérité.
Ensemble, ils réinventent une musique singulière parce qu'au
pluriel.
Un
art exécuté de bien belles manières. Dans un bel
élan, ils se projettent vers l'avenir mais n'oublient jamais leurs
racines, dédiant cet album à celui sans qui tout cela ne
serait rien : Ustad Allarakha, lui qui eut l'heur de se frotter au drumming
d'Elvin Jones au tournant des années 70, le père de Zakir,
leur grand pair à tous.
Bien entendu, l'improvisation y est reine, y domine les débats,
qu'il s'agisse d'un court monologue, d'un authentique dialogue, et bien
souvent d'une conversation à quatre voix. Bien sûr, la musique
indienne dans toute sa splendeur poétique y transparaît de
la première à la dernière note, toujours fondamentale.
Bien sûr, l'incertain jazz n'est jamais bien loin.
Mais d'autres musiques entrent dans la danse des notes, un rien de blues
par-ci, un brin de funk par-là. Libre à chacun d'y puiser
l'énergie et les sources d'inspiration adaptées à
ses aspirations. La thématique est suffisamment large et ouverte
d'esprit. Il suffit de se laisser guider par ses envies, il suffit juste
de suivre sa voix, comme ces musiciens ont su le faire, pour trouver son
chemin, pour paraphraser l'ultime thème de ce recueil. "Finding
The Way" comme l'a écrit fort à propos John McLaughlin.
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