JOHN McLAUGHLIN
Remember Shakti - The believer
Jonh Mc Laughlin - guitar
Zakir Hussain - tabla
U.Shrinivas -mandolin
V.Selvaganesh - kanjira, ghatam, mridangam
(Universal Verve / Octobre 2000)

Se souvenir de Shakti, c'est se remémorer les glorieuses années 70, celles des rencontres du troisième type, en tout genre. Et c'est dans ces perspectives, à la suite des premiers effets de mode qui invitèrent certains à croiser leurs destinées et idées, que John McLaughlin eut l'envie, le besoin, de voir plus loin.

Après les essais initiés par Miles, le guitariste anglais devenu entre-temps disciple de Sri Shinmoy venait d'enregistrer avec le Mahavishnu Orchestra. La suite logique de ces tentatives de fusion entre jazz et système indien était de partir plus avant à la rencontre de ce monde de musiques, d'aller sur le terrain de cette vaste tradition.

John McLaughlin enregistrera trois disques entre 1975 et 1977, trois témoignages de ce que fut Shakti : " L'intelligence, la beauté et la puissance. " Durant ce voyage initiatique, c'est lui, le Britannique, qui permit de réunir une fois n'est pas coutume les deux traditions qui peuplent le Sous-continent, le style hindoustani d'Inde du Nord et la musique carnatique plus au Sud. Pour ce faire, il fallait croire en la force de la musique, en son pouvoir de séduction au-delà des a priori, de balayer d'un accord de guitare, d'un coup de poignet bien senti, la poussière des idées toutes faites. John McLaughlin s'est totalement investi et avec lui Zakir Hussain, le fils du formidable Allarakha, lui-même virtuose des tablas, lui-même innovateur par nature, lui-même curieux des choses de ce monde, un ami de longue date rencontré à New York, par hasard, qui devint son compagnon comme par enchantement. Parce qu'il ne pouvait en être autrement. Avec eux, le violon de L. Shankar et le joueur de ghatam T.H. Vinayakram. Avec eux, la rencontre prit date, et le cours de l'histoire en fut changé.

Depuis, chacun a développé de son côté les formules concoctées ensemble, tous s'invitèrent le temps d'un disque, d'un concert, personne n'a oublié cet âge d'or. Mais plus jamais on entendit résonner cette alchimie. Jusqu'à l'automne 1997, lors d'une tournée pour commémorer le cinquantenaire de l'indépendance de l'Inde, qui réunit les anciens partenaires, excepté L. Shankar remplacé par Hariprasad Chaurasia, un ancien invité du Mahavishnu, le virtuose de la flûte bansuri, un maître de musique tout bonnement. De ces quelques concerts, un disque garde les traces émouvantes et bien vivantes. De ce "Remember Shakti" est née une nouvelle tournée, une nouvelle envie de toucher du doigt cette communion d'avant la world music, cette musique métisse loin des simples effets de mode, de manche, cette fusion sans confusion avec laquelle le Britannique peut trouver matière à de nouvelles idées. John McLaughlin a replongé dans ce bain de jouvence, dans cet océan de subtilités.

De nouveaux venus ont remplacé les grands anciens. U.Shrinivas, un natif du Sud qui s'est fait reconnaître à Madras, avant de partir à la conquête du monde avec sa mandoline, un instrument inédit dans la musique carnatique, une espèce de guitare électrique dont il a su tirer tous les bénéfices selon la grille de lecture imposée par les rags, dont il a su tirer parti pour explorer d'autres possibilités qui lui étaient suggérées, tour à tour véloce ou alangui, tout en rythmes ou plus mélodique. L'autre jeune homme est un ami de la famille, le fils de T.H. Vinayakram, avec lequel il collabore en compagnie de Zakir Hussain. Au-delà de cette tradition ancestrale, son grand-père était aussi un artiste loué, Selvaganesh affirme une personnalité à la hauteur de l'enjeu, affiche un jeu tout à fait unique, reprenant le ghatam, cette cruche percussive dont son père demeure la référence pour longtemps, le mridangam, une autre percussion du Sud de l'Inde, et plus encore le kanjira, un simple petit tambourin avec lequel il multiplie les figures rythmiques, dans les aigus puis plus grave, montée en puissance frénétique ou descente toute en suggestion, jamais académique, la plupart du temps au service des autres, effacé mais efficace. Ces deux-là ont gagné leur place aux côtés des deux maîtres d'œuvre, apportant dans leurs bagages des développements inédits, inouïs.

C'est donc ainsi qu'il faut prêter oreille et attention à ce nouvel album, le bien nommé "The Believer" pour celui qui y a cru tout autant qu'il a crû. On y recouvre tout ce qui a fait le charme de la première formule, on en revient plus au format de la version originelle, à savoir l'union de deux hommes dans les cordes et deux esprits frappeurs.

Quatre fortes personnalités au service de la seule musique. On les retrouve le temps d'une récente tournée qui a vu le quartette parcourir le monde. On y prend le temps, parce que la musique dont les thèmes sont inspirés exige cette distance, cet effort. On y entend d'anciennes ou de plus récentes compositions de John McLaughlin, à l'image de l'emblématique "Lotus Feet", un classique qui se joue des modes, qui déjoue les chausse-trappes de la mode. Pour réaliser la boucle parfaite, Zakir Hussain offre une composition "Ma No Pa", l'occasion de découvrir des trésors rythmiques sur une courte ligne mélodique, et U. Shrinivas lègue un "Maya" comme gage de sa sincérité. Ensemble, ils réinventent une musique singulière parce qu'au pluriel.

Un art exécuté de bien belles manières. Dans un bel élan, ils se projettent vers l'avenir mais n'oublient jamais leurs racines, dédiant cet album à celui sans qui tout cela ne serait rien : Ustad Allarakha, lui qui eut l'heur de se frotter au drumming d'Elvin Jones au tournant des années 70, le père de Zakir, leur grand pair à tous.
Bien entendu, l'improvisation y est reine, y domine les débats, qu'il s'agisse d'un court monologue, d'un authentique dialogue, et bien souvent d'une conversation à quatre voix. Bien sûr, la musique indienne dans toute sa splendeur poétique y transparaît de la première à la dernière note, toujours fondamentale.
Bien sûr, l'incertain jazz n'est jamais bien loin.
Mais d'autres musiques entrent dans la danse des notes, un rien de blues par-ci, un brin de funk par-là. Libre à chacun d'y puiser l'énergie et les sources d'inspiration adaptées à ses aspirations. La thématique est suffisamment large et ouverte d'esprit. Il suffit de se laisser guider par ses envies, il suffit juste de suivre sa voix, comme ces musiciens ont su le faire, pour trouver son chemin, pour paraphraser l'ultime thème de ce recueil. "Finding The Way" comme l'a écrit fort à propos John McLaughlin.

 

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